Réseaux sociaux à 15 ans : la loi censurée, la charge reste chez vous
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Le 3 septembre, votre ado est reparti au collège avec son téléphone dans le sac. Vous, vous comptiez sur une loi pour vous aider à gérer ce qui se passe une fois la porte de sa chambre fermée. Cette loi existait. Elle a été votée le 21 juillet 2026. Sa disposition centrale a été censurée le 14 août 2026, trois semaines avant la rentrée. Résultat : à la rentrée, rien n'a changé sur les réseaux sociaux. Sauf que vous, vous y aviez cru.
Ce que la loi devait faire
Le Parlement avait adopté un texte inédit en Europe : interdire la création de comptes sur les réseaux sociaux avant 15 ans. Instagram, TikTok, Snapchat, X, YouTube, et même les modules sociaux de jeux comme Roblox étaient concernés. WhatsApp et les applications éducatives, elles, restaient hors du champ.
Le mécanisme prévu reposait sur un jeton d'âge anonymisé. Vous, ou votre enfant, auriez prouvé son âge auprès d'un tiers de confiance, France Identité ou Docaposte, sans jamais transmettre son identité complète à la plateforme. Celle-ci aurait su qu'un compte appartenait à un mineur de moins de 15 ans, point. Un titulaire de l'autorité parentale aurait aussi pu demander la suspension d'un compte déjà ouvert.
Le calendrier prévoyait une vérification progressive de tous les comptes existants entre la rentrée de septembre 2026 et le 1er janvier 2027. Concrètement : vous n'auriez plus été le seul filtre. La plateforme aurait fait une partie du tri en amont, avant même que vous ayez à ouvrir la discussion.
Le 14 août, tout s'est arrêté
Le Conseil constitutionnel a censuré la disposition qui interdisait la création de comptes avant 15 ans. Les juges ont estimé que la mesure portait une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression et de communication, et ont pointé des garanties insuffisantes autour de la vie privée dans le mécanisme de vérification. Le chef de l'État a dit vouloir maintenir l'objectif. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a été chargé d'écrire un nouveau texte, attendu au printemps 2027.
Ce que la censure n'a pas emporté avec elle : le reste de la loi, promulguée le 24 août 2026, tient. L'interdiction du téléphone portable dans les lycées, elle, s'applique bien à cette rentrée, dans la continuité de ce qui existait déjà en collège depuis plusieurs années. Chaque établissement fixe ses propres modalités dans son règlement intérieur. Dans un lycée, le portable peut être toléré dans la cour et interdit dans les couloirs. Dans un autre, interdit partout, y compris dans le sac fermé.
Deux mesures, deux sorts différents. Le contrôle du temps d'écran au lycée : maintenu. Le contrôle de l'âge sur les réseaux sociaux : reporté à une date inconnue.
Ce que ça change chez vous, concrètement
Si votre enfant est au primaire ou en début de collège et qu'il n'a pas encore de compte, rien ne l'empêche légalement d'en ouvrir un demain, en mentant sur son âge de trois clics. Aucun jeton, aucune vérification technique ne s'y oppose aujourd'hui. La seule barrière reste celle que vous posez à la maison, verbalement, un soir, en espérant qu'elle tienne.
Si votre enfant a déjà un compte ouvert depuis l'école primaire, avec une date de naissance trafiquée, il reste actif. Pas d'opération de vérification en cours, pas de suspension automatique proposée par la plateforme. Pour le faire fermer, vous devez encore contacter la plateforme vous-même, remplir un formulaire, parfois fournir une pièce d'identité, sans certitude de réponse rapide.
Et si vous avez un lycéen, le téléphone reste dans le sac pendant les cours grâce à la nouvelle règle d'établissement, mais retrouve toute sa liberté à 17h. Les deux textes ne se parlent pas : l'un régule l'école, l'autre devait réguler l'appli elle-même. Seul le premier existe encore.
Dans les trois cas, la charge de la vérification, de la négociation, du refus répété, de la discussion sur ce que fait un « ami » de son ami sur TikTok, reste entièrement sur vos épaules. Elle y était déjà avant la loi. Elle y est encore après sa censure.
Le chiffre qui ne ment pas
Entre janvier et février 2026, l'UNAF a interrogé 2 583 parents d'enfants de moins de 20 ans pour son Baromètre des familles. La gestion des écrans arrive en tête des difficultés citées par les parents, devant les relations avec les autres enfants et les questions de discipline. Pas un sujet parmi d'autres : le sujet numéro un, cité avant tous les autres irritants du quotidien parental.
Ce chiffre a été mesuré avant la censure du 14 août. Il ne peut donc pas avoir empiré à cause d'elle. Mais rien dans le texte qui vient de tomber n'aurait fait baisser cette proportion avant janvier 2027 au plus tôt, et sans doute pas avant le printemps 2027 si un nouveau texte suit son cours normal. La difficulté que vous ressentez déjà, sans loi pour la partager, reste entière, sans date de fin annoncée.
Ce travail de surveillance n'est pas non plus réparti à égalité dans le couple. Le même baromètre montre que l'insatisfaction envers le soutien apporté aux familles est plus marquée chez les femmes que chez les hommes, et plus forte encore chez les parents de jeunes enfants. Rien d'étonnant à ce que la gestion des écrans suive la même pente : c'est souvent la même personne qui a déjà en tête les rendez-vous, les devoirs et les stocks du frigo qui ajoute la surveillance TikTok à la liste.
Ce que vous pouvez faire, sans attendre 2027
Cinq choses qui ne dépendent pas du Conseil constitutionnel.
Fixez une règle unique, écrite quelque part, pas seulement dans votre tête. L'âge minimum pour chaque appli, la plage horaire autorisée, ce qui se passe si elle n'est pas respectée. Une règle que vous répétez de mémoire à chaque dispute s'use en quelques mois. Une règle écrite, non : vous pointez dessus, vous ne la réinventez pas à chaque fois.
Activez le contrôle parental natif du téléphone avant de chercher une appli tierce payante. iOS et Android proposent déjà des limites de temps par application et des restrictions par âge, sans rien installer de plus.
Demandez la suspension d'un compte existant directement auprès de la plateforme si vous savez qu'il a été ouvert trop tôt. La procédure existe indépendamment de la loi censurée : chaque réseau social a un formulaire dédié aux comptes de mineurs, même s'il faut parfois insister.
Nommez la charge à voix haute, avec l'autre parent, avant qu'elle ne s'installe par défaut. Qui vérifie les comptes. Qui gère les demandes de nouvelle appli. Qui répond quand l'école appelle pour un problème en ligne. Sans cette répartition explicite, la tâche retombe sur la même personne : celle qui y a déjà pensé une fois, donc celle à qui on la confie la fois suivante.
Comparez vos règles avec d'autres parents de la classe, au moins une fois par trimestre. L'argument « tout le monde l'a » perd de sa force quand vous savez, factuellement, que ce n'est pas le cas. Un message groupé entre parents de CM2 ou de sixième vaut souvent plus qu'un texte de loi qui n'existe pas encore.
Et maintenant ?
Un nouveau texte est annoncé pour le printemps 2027. D'ici là, aucune obligation légale nouvelle ne pèse sur les plateformes concernant les comptes de mineurs de moins de 15 ans déjà ouverts. La rentrée 2026 se déroule donc, sur ce point précis, exactement comme celle de 2025 : sans jeton d'âge, sans vérification centralisée, avec la même personne qui garde l'œil sur les écrans à la maison.
Ce n'est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle en soi. C'est l'état des lieux au 7 septembre 2026, pour que vous ne planifiiez pas votre année autour d'un texte qui, pour l'instant, n'existe plus sous la forme qui avait été annoncée.