Aller au contenu
Mental Loadless
·7 min

Semaines de la santé mentale 2026 : et la charge mentale ?

Partager

Du 5 au 18 octobre 2026, la France organise la 37e édition des Semaines d'Information sur la Santé Mentale. Le thème choisi cette année : "Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux arts." Des centaines d'ateliers, d'expositions et de conférences sont annoncés dans les villes, les hôpitaux, les mairies. L'événement s'inscrit dans la prolongation de la Grande Cause Nationale consacrée à la santé mentale, reconduite en 2026 après une première année jugée insuffisante par le gouvernement lui-même.

C'est une bonne nouvelle. Le sujet sort de l'ombre. Mais pendant que les affiches se posent dans les halls d'accueil, il y a une santé mentale qui, elle, ne prend jamais de pause. Celle qui tourne en boucle un mardi soir devant l'agenda scolaire. Celle qui compte les jours avant le rendez-vous chez le pédiatre, le renouvellement de l'ordonnance, l'anniversaire à ne pas oublier. Cette santé mentale-là n'a pas d'atelier dédié le 8 octobre. Elle n'a pas d'affiche. Elle tourne 365 jours par an, et pour beaucoup de foyers, c'est elle qui use le plus.

Ce que dit l'agenda officiel — et ce qu'il ne dit pas

Les Semaines d'Information sur la Santé Mentale parlent, à raison, de dépression, d'anxiété, d'isolement, de stigmatisation, de prévention du suicide. Ce sont des sujets graves, longtemps tus, qui méritent des ateliers, des expositions, des prises de parole publiques. Personne ne conteste ça.

Mais dans les documents de communication, dans les discours officiels, un mot n'apparaît presque jamais : charge mentale. Pas la charge mentale au sens clinique. La charge mentale au sens domestique. Celle qui consiste à porter, seul ou seule, la mémoire de tout ce qui doit être fait dans un foyer : les rendez-vous médicaux, les dates de vaccins, la taille de chaussures qui change, le stock de couches, l'appel de la maîtresse, le linge de sport pour vendredi. Ce travail invisible ne rentre dans aucune case des campagnes de prévention. Il n'est ni un trouble ni une maladie. Il est pourtant, pour des millions de personnes, une source continue de fatigue psychique. Une Grande Cause Nationale qui parle de santé mentale sans jamais nommer cette charge-là parle à moitié du sujet.

Cette charge domestique ne s'arrête pas à la porte du bureau. Elle s'invite en réunion, sous forme d'un texto discret vérifié sous la table. Elle grignote la concentration d'un salarié qui doit, entre deux dossiers, caler un rendez-vous d'orthophoniste avant que le créneau ne disparaisse. Les campagnes de santé mentale au travail parlent de charge de travail, de délais, de management. Elles parlent rarement de cette double vigilance qui traverse la journée professionnelle sans jamais vraiment s'arrêter, et qui explique en partie pourquoi certains salariés arrivent au bureau déjà fatigués avant d'avoir ouvert un dossier.

Un chiffre qui n'a pas vieilli

En 2018 déjà, une enquête Ipsos menée pour O2 Care Services sur un échantillon représentatif de 1 002 Français révélait que 77 % des femmes déclaraient avoir trop de choses auxquelles penser et avoir peur d'en oublier. Huit femmes sur dix, en somme, portaient cette vigilance permanente sans toujours la nommer.

Ce chiffre a près de huit ans. Il continue pourtant de circuler, cité, repris, vérifié, parce que rien de structurel n'a changé depuis. La répartition des tâches domestiques et parentales reste très inégale. Les enquêtes plus récentes sur l'emploi du temps montrent le même écart : ce sont majoritairement les femmes qui gardent en tête la logistique du foyer, même quand les tâches physiques, elles, se répartissent un peu mieux. Ce n'est pas qui passe l'aspirateur qui épuise. C'est qui se souvient qu'il faut le passer, qui planifie quand, et qui vérifie que c'est fait.

Une soirée d'octobre, dans un salon ordinaire

Prenons un mardi soir, pendant ces Semaines de la Santé Mentale. Le journal télévisé évoque un atelier d'art-thérapie organisé en centre-ville. Dans le salon, une mère regarde l'écran d'un œil, son téléphone dans l'autre main. Elle vient de recevoir un message de l'école : réunion parents-professeurs jeudi, à confirmer avant demain midi. Elle a aussi le rendez-vous d'orthodontie à reprogrammer, parce que le premier tombait pendant les vacances. Le linge de sport n'est pas sec. Le dîner de demain n'est pas décidé. Et dans un coin de sa tête, une alarme silencieuse : ne pas oublier le cadeau d'anniversaire pour le week-end.

Rien de tout cela n'est dramatique, pris isolément. C'est l'accumulation, la permanence, l'absence de bouton pause qui pèse. Le conjoint, dans cette scène, n'est pas absent ni malveillant. Il fera les courses si on le lui demande. Il ira au rendez-vous si on le prévient. Mais la mémoire du foyer, elle, repose sur une seule tête. C'est précisément cette asymétrie que les campagnes institutionnelles de santé mentale ne mesurent pas, parce qu'elle ne se loge pas dans un diagnostic. Elle se loge dans un agenda.

On objectera que ce tableau n'est plus si vrai en 2026. Les pères s'investissent davantage, les couples se disent plus égalitaires, les hommes aussi ont leur téléphone qui vibre. C'est vrai en partie : la répartition des tâches physiques a bougé en une génération. Mais la charge mentale ne se mesure pas au nombre de courses faites ou de couches changées. Elle se mesure à qui déclenche l'action, qui la programme, qui vérifie qu'elle a eu lieu. Un père peut emmener l'enfant chez le pédiatre sans jamais avoir pris le rendez-vous, sans savoir quand est le prochain vaccin, sans avoir en tête le renouvellement de l'ordonnance. Il exécute une tâche. Il ne porte pas la mémoire. C'est cette distinction, entre faire et se souvenir qu'il faut faire, que les enquêtes de temps continuent de documenter, et que les campagnes de santé mentale, elles, ignorent presque totalement.

Pourquoi les campagnes nationales passent à côté

Les politiques de santé mentale, en France comme ailleurs, sont pensées à l'échelle individuelle et clinique : dépister, orienter, soigner. C'est nécessaire. Mais la charge mentale domestique n'est pas d'abord un problème de soin individuel. C'est un problème de répartition. Elle ne se résout pas uniquement par une consultation ou une application de méditation. Elle se résout en partie par un partage réel des tâches, une visibilité partagée de ce qu'il y a à faire, et des outils qui sortent cette charge de la tête d'une seule personne pour la rendre commune.

C'est aussi une question de reconnaissance. Tant que la charge mentale reste absente des grilles de lecture officielles, elle reste difficile à nommer dans un couple, difficile à objectiver face à un médecin du travail, difficile à faire reconnaître comme un facteur de fatigue à part entière. Les Semaines d'Information sur la Santé Mentale offrent, cette année encore, une fenêtre pour en parler autrement. Encore faut-il que le sujet soit mis sur la table, pas seulement dans les foyers, mais dans le débat public lui-même.

Des foyers qui répartissent autrement

Certains couples y arrivent mieux que d'autres, pas par miracle, mais parce qu'ils ont changé une habitude précise : ils ont sorti la charge de la tête d'une seule personne pour la poser quelque part de visible. Un tableau partagé sur le frigo. Une application commune. Un rituel du dimanche soir où on relit ensemble ce qui arrive dans la semaine. Ce n'est pas une solution miracle, et ça ne remplace pas une vraie discussion sur qui fait quoi. Mais ça change une chose concrète : la personne qui portait seule la mémoire du foyer n'est plus la seule à savoir qu'un rendez-vous approche. L'autre peut le voir, sans qu'on ait besoin de le lui rappeler à voix haute. C'est un détail. C'est aussi, pour beaucoup de foyers, la différence entre une charge qui pèse sur une tête et une charge qui se partage.

Trois choses à faire pendant ces deux semaines

Pas besoin d'attendre une réforme nationale pour agir chez soi. Trois pistes concrètes, à tester pendant ces deux semaines de visibilité sur la santé mentale.

D'abord, nommer la charge, à voix haute, dans le couple ou la famille. Pas comme un reproche, mais comme un état des lieux : qui garde en tête quoi, aujourd'hui. Ensuite, transférer la mémoire hors d'une seule tête. Une liste partagée, un outil commun que les deux adultes du foyer consultent et alimentent, change concrètement qui porte la charge de se souvenir. Enfin, profiter de cette période où le sujet santé mentale est légitimé socialement pour en parler au travail aussi, avec un médecin du travail ou un manager, si la fatigue s'accumule. Ces trois gestes ne réclament ni budget ni rendez-vous. Ils demandent juste de commencer, cette semaine, pendant que le sujet santé mentale est, pour une fois, sur toutes les lèvres.

Ce que cette édition devrait vraiment changer

Les Semaines d'Information sur la Santé Mentale 2026 parleront d'art, d'expression, de lien social. Ce sont de bonnes entrées pour parler de ce qui va mal. Mais tant que la charge mentale domestique restera un angle mort des politiques publiques de santé mentale, une partie de la fatigue psychique des Français continuera d'être invisible, non nommée, non mesurée. Ce n'est pas contre les Semaines de la Santé Mentale qu'il faut argumenter. C'est pour qu'elles s'élargissent, l'année prochaine, à ce qui use le plus au quotidien : porter seul la mémoire d'un foyer entier.

Partager

Télécharger gratuitement

Sans carte bancaire